Propositions du CDE : L’autonomie contre les apprentissages ?
Le Club des dirigeants de l’éducation[1] (CDE) positionne les chefs d’établissement comme étant « ceux qui dirigent et incarnent l’éducation ».
Cette affirmation est la négation même de toute la structuration réelle du système éducatif et de la contribution essentielle de chacun de ses acteurs.
A contrario, il pourrait être affirmé, sans grande discussion, que le ministère dirige l’éducation et que ce sont les professeurs qui l’incarnent au quotidien dans les classes devant leurs élèves.
En conformité avec ce postulat erroné, le CDE défend une autonomie renforcée, un rôle accru des chefs d’établissement, une responsabilisation locale plus importante et un pilotage davantage fondé sur les résultats.
Les quatre documents publiés par le CDE proposent une transformation radicale de la gouvernance des établissements scolaires, ayant également un impact majeur sur le pilotage du système éducatif national et son équilibre territorial.
Ces propositions méritent pour le moins d’être discutées. Mais parlent-elles encore des élèves ?
À la lecture de ces textes, un constat s’impose. Les termes de « gouvernance », de « leadership », de « management », de « pilotage », de « ressources humaines » ou de « performance » reviennent de manière récurrente.
En revanche, les recherches sur les apprentissages, les didactiques disciplinaires, la formation des enseignants ou les effets des inégalités sociales occupent une place beaucoup plus réduite.
L’École n’existe pas pour expérimenter des modèles d’organisation. Elle n’existe pas davantage pour rapprocher son fonctionnement de celui d’une entreprise ou d’une organisation économiquement performante.
La mission première de l’école est de permettre à tous les élèves d’accéder aux savoirs, de réduire les inégalités et de former des citoyens libres.
Les corps d’inspection connaissent bien cette réalité.
Leurs missions consistent à accompagner les enseignants, à diffuser les connaissances issues de la recherche, à garantir la qualité des enseignements et à faire vivre une culture professionnelle commune sur l’ensemble du territoire national.
Ils savent qu’une amélioration durable des résultats des élèves ne repose jamais sur un seul levier.
La recherche internationale est largement convergente, et va à l’encontre des opinions du CDE.
Les systèmes éducatifs les plus performants ne sont pas ceux qui ont simplement renforcé les pouvoirs hiérarchiques locaux.
Ce sont ceux qui investissent dans la qualité de la formation initiale et continue, la coopération entre enseignants, la stabilité des équipes, l’accompagnement pédagogique et la réduction des inégalités sociales.
L’autonomie peut y contribuer, mais seulement lorsqu’elle est d’abord une autonomie professionnelle, appuyée sur la confiance et la compétence des acteurs.
Le risque d’une autonomie essentiellement managériale est de déplacer progressivement le centre de gravité de l’École, en l’éloignant des élèves.
Les enseignants deviennent des ressources humaines à piloter, les inspections des instances à repositionner, les établissements des unités à rendre performantes. Les indicateurs prennent alors le pas sur les acteurs et les apprentissages eux-mêmes.
A nos yeux, le débat ne devrait donc pas porter sur l’autonomie en tant que telle.
L’autonomie est souhaitable lorsqu’elle permet aux équipes de mieux répondre aux besoins des élèves. Mais elle devient problématique lorsqu’elle se traduit par une concentration des pouvoirs, un affaiblissement des contre-pouvoirs professionnels ou une mise en concurrence accrue des établissements.
L’enjeu n’est pas davantage de défendre un fonctionnement administratif figé.
L’Éducation nationale doit pouvoir évoluer, simplifier ses procédures et faire davantage confiance aux acteurs de terrain. Mais cette confiance ne peut être réservée aux seuls « dirigeants ».
La confiance doit d’abord bénéficier à l’ensemble des professionnels de l’éducation.
Enseignants, personnels d’éducation et personnels médicaux-sociaux, personnels de direction, formateurs et corps d’inspection.
Parce que la réussite des élèves ne dépend pas uniquement de la qualité du management, mais de la qualité du travail collectif, de la transmission des savoirs et de la force du service public.
Le véritable débat n’est donc pas : « Faut-il plus d’autonomie ? ». Mais, quel écosystème, global et articulé entre acteurs essentiels, voulons-nous pour mieux faire réussir tous les élèves ?
[1] CDE : https://cde-edu.fr/

