Le ministre Edouard Geffray a décidé la création d’une Délégation à l’aménagement du territoire et à l’anticipation au sein de son ministère, chargée de « développer une vision prospective des territoires et des enjeux des politiques publiques ». Cette délégation articulera son travail aux réflexions du Comité d’anticipation en éducation déjà installé en janvier 2026.

Le premier sujet de cette délégation est de soutenir, à l’occasion de la baisse démographique dans le système éducatif, les politiques d’innovation dans l’organisation territoriale des services des ministères. S’agissant de la carte scolaire, elle coordonnera les relations avec les élus, les acteurs territoriaux et les usagers, et conduira, dans son champ de compétences, le dialogue stratégique avec les autorités académiques et les collectivités locales.

Une réorganisation inflationniste du secrétariat général du ministère

La délégation articulera le travail de deux divisions « Aménagement territorial et bâti » et « Organisation, coordination et appui aux services territoriaux », ajoutant ainsi quatre postes (dont celui de son nouveau chef de service) aux treize postes issus des précédents pôles du Secrétariat général « Action territoriale » et « Appui au pilotage des académies ». A l’heure de restrictions budgétaires sur les territoires, ces choix de dépense au sein de l’administration centrale ont-ils une réelle pertinence ?

Notre attention a été plus particulièrement attirée, dans l’article de l’AEF dédié à cette question, par un troisième rôle donné à la délégation : développer une « expertise en matière d’organisation des services académiques ». Elle contribuerait ainsi à définir des missions et compétences exercées à chaque niveau territorial, à développer des mutualisations et des regroupements entre services, à la coordination des niveaux territoriaux ainsi qu’à l’identification et à la diffusion des bonnes pratiques.

Plusieurs questions se posent en effet : cette « expertise » n’était-elle pas déjà menée au sein du ministère et de ses services (DEPP, IGESR, pôles du Secrétariat général) et des académies (services en rectorats et DSDEN, Cellules innovation et modernisation – dont le rôle a été insuffisamment clarifié) ? S’agit-il de mieux articuler le travail des services départementaux et académiques, ou d’étendre les expérimentations en cours sur la responsabilisation des élus dans la définition de la carte scolaire ?

Quelle mise en œuvre des réflexions du Comité d’anticipation en éducation ?

Nous nous inquiétons surtout de l’articulation du travail de cette nouvelle délégation à celui du Comité d’anticipation en éducation, composé de « personnalités extérieures », à qui reviendra la mission de présenter « plusieurs scénarii destinés à éclairer la décision publique sur l’avenir de l’école », notamment sur l’évolution du métier enseignant.

Pour les praticiens du terrain que nous sommes, le fait que ce comité soit exclusivement composé de personnalités extérieures (économistes, universitaires, cabinet de conseil, personnalités littéraires ou politiques) pose la question de leur légitimité à traiter de la réalité quotidienne des enseignants ou de l’inspection. Ce comité aborde ces sujets non pas sous l’angle du quotidien de la classe, mais à travers le prisme de la macro-prospective et des grandes mutations structurelles :

  1. La question du métier d’enseignant : une approche par les « flux » et la technologie

Ne connaissant pas la réalité de la gestion d’une classe, le comité appréhende l’évolution du métier d’enseignant sous trois angles techniques et théoriques :

  • Le « choc démographique » : Avec les prévisions de baisse des effectifs d’élèves d’environ 14% sur 10 ans, (NDLR : c’est-à-dire ramenant en dix ans l’effectif d’une classe en collège de 30 à 26 élèves, ou celle d’une classe en lycée de 35 à 30 élèves – en moyenne, avec évidemment une certaine variabilité territoriale – mais est-ce vraiment déraisonnable ? ), le comité étudie comment le métier va devoir s’adapter à une réorganisation territoriale à venir, explique la revue Acteurs publics dans cet article.
  • L’impact de l’intelligence artificielle : Porté par des profils axés sur le numérique et l’innovation, le comité a vocation à évaluer comment l’IA s’imposera pour modifier le rôle de l’enseignant. Qu’est-ce à dire ? Quelle représentation de l’enseignant se lit ici en creux – un homme, une femme savant(e) actuellement seulement chargé(e) de transmettre des savoirs, qu’il s’agirait d’adapter au monde moderne afin qu’il développe des compétences critiques et méthodologiques ?

Ce comité aura-t-il d’autres approches de l’enseignement et des velléités d’extension des missions des enseignants ? Est-il vraiment légitime de lui confier ces réflexions sur la transformation du métier ?

  1. La place et le rôle de l’inspection : vers un unique pilotage par la donnée ?

L’absence d’inspecteurs (IA-IPR, IEN) ou d’anciens cadres de terrain au sein du comité oriente inévitablement la réflexion sur le devenir de l’inspection vers des modèles de gouvernance théoriques :

  • Du contrôle de conformité à l’audit de performance : Influencé par la présence de profils issus de la haute administration et de la stratégie, le comité pourrait envisager l’inspection non pas comme un corps de conseil pédagogique de proximité, mais comme un moyen d’évaluation de la performance des politiques publiques.
  • L’articulation avec les outils d’anticipation : Le rôle de l’inspection sera-t-il repensé pour s’articuler avec celui de cette nouvelle Délégation à l’aménagement du territoire et à l’anticipation du ministère ? Le risque est de faire disparaître nos missions de pilotage pédagogique, au profit du développement d’outils d’aide à la décision basés sur la donnée statistique et prospective peu en prise avec la complexité et avec les aspérités du réel.

Une confrontation attendue avec le réel !

Cette distance avec le terrain suscite de fortes craintes de déconnexion vis-à-vis des réalités et des complexités inhérentes au système éducatif et à l’acte pédagogique qui ne bénéficieraient bien sûr pas aux élèves.

Dès lors, s’ils veulent éviter de nouveaux échecs aussi retentissants que ceux des récentes réformes, les scénarii du comité, attendus pour début 2027, devront impérativement passer le filtre de la réalité politique et syndicale et par la concertation avec les acteurs de terrain.

Inspection pédagogique régulière, formation continue intensive et accompagnement adapté aux besoins des enseignants : notre article, qui s’appuie sur des travaux de recherche repris dans deux notes récentes du Conseil d’analyse économique, indique quels sont les trois leviers majeurs d’amélioration des résultats des élèves, en analysant leur coût. Ces réflexions confortent le rôle essentiel de l’expertise des IA-IPR et leur place dans le système éducatif : impulsion, évaluation, formation, accompagnement, régulation.

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